Drapeau du Soudan français
.svg.png)
Le drapeau du Soudan français était l'emblème officiel utilisé par la République soudanaise (ancienne colonie française du Soudan français) pendant une brève période allant de novembre 1958 à avril 1959. Il s'agit d'une modification du drapeau tricolore français par l'ajout d'une figure emblématique africaine au centre de la bande blanche, incarnant la période de transition entre le statut colonial et l'indépendance.
Histoire et contexte
Contexte historique et administratif
Le territoire qui deviendra le Mali moderne a connu une histoire administrative complexe sous domination française. Initialement désigné comme le Haut-Fleuve, il fut conquis progressivement par des officiers comme Joseph Gallieni et Louis Archinard, qui affrontèrent la résistance de figures locales comme El Hadj Oumar Tall et Samory Touré.
Par décret du 18 août 1890, le territoire prit officiellement le nom de « Soudan français », d'abord sous administration militaire puis civile à partir de 1893.
L'entité administrative connut de multiples transformations au cours de la période coloniale :
- Soudan français (1890-1899)
- Division en districts administratifs (Moyen-Niger, Haut-Sénégal) en 1899
- Intégration dans la Sénégambie et Niger en 1902
- Colonie du Haut-Sénégal et Niger en 1904
- Retour au nom de Soudan français en 1921[1]
Après la Seconde Guerre mondiale, le statut du territoire évolua : il devint un Territoire d'Outre-Mer en 1946, obtenant une représentation politique accrue. Le référendum constitutionnel français du 28 septembre 1958 proposa aux territoires africains de choisir entre l'indépendance immédiate ou l'autonomie au sein de la nouvelle Communauté française. Le Soudan français vota massivement (97%) en faveur de la seconde option et devint la République Soudanaise le 24 novembre 1958.
Usage historique des drapeaux avant 1958
_by_the_Lieutenant_Colonel_Fran_-_(MeisterDrucke-964299).jpg)
Pendant toute la période coloniale, de 1890 à novembre 1958, aucun drapeau spécifique n'était attribué au Soudan français en tant qu'entité distincte. Le drapeau officiel en usage était le drapeau tricolore français simple, symbole de la souveraineté de la métropole sur ses colonies.
L'iconographie coloniale met souvent en scène le lever du drapeau comme symbole de la prise de contrôle du territoire. Des gravures historiques représentent notamment le lieutenant-colonel Bonnier hissant le drapeau tricolore à Tombouctou en 1894, acte symbolique marquant l'intégration du territoire dans l'Empire colonial français.
Contrairement à certaines erreurs véhiculées par des sources commerciales modernes attribuant le drapeau au Kanaga à la période "1892-1959", ce drapeau spécifique n'a existé que pendant la brève période d'autonomie de la République Soudanaise (novembre 1958 - avril 1959).
Description détaillée
Le drapeau de la République soudanaise reprend la structure du drapeau tricolore français : trois bandes verticales de largeurs égales, bleu, blanc et rouge. La modification distinctive réside dans l'ajout, au centre de la bande blanche, d'une figure anthropomorphe stylisée de couleur noire, connue sous le nom de Kanaga[2].
Cette figure peut être décrite comme un « bonhomme allumette » ou « stickman » noir, les bras levés vers le ciel en forme de double croix horizontale et les jambes fléchies ou écartées. Les proportions générales du drapeau étaient vraisemblablement de 2:3, conformes à celles du drapeau français traditionnel.
Symbole Kanaga : origines et significations

Le Kanaga est avant tout un masque facial surmonté d'une superstructure complexe, utilisé par le peuple dogon du Mali, principalement par les membres initiés de la société des masques, connue sous le nom d'Awa. Ces masques jouent un rôle central dans les cérémonies rituelles, en particulier lors des funérailles (cérémonies du dama) qui visent à accompagner l'âme du défunt et à restaurer l'ordre cosmique perturbé par la mort[3].
Le symbolisme du masque Kanaga est riche et polysémique au sein de la cosmogonie Dogon :
- il peut représenter de manière stylisée un oiseau (le Komolo Tebu, parfois identifié comme un calao), ou un lézard ;
- une interprétation majeure le voit comme un symbole de l'être humain en tant qu'axe du monde (axis mundi), faisant le lien entre le ciel (bras levés) et la terre (pieds) ;
- il peut évoquer le geste du dieu créateur Amma insufflant la vie et la fertilité à la Terre ;
- il est également lié à des mythes fondateurs Dogon, comme celui de l'insecte aquatique qui aurait planté la première graine[4].
Au-delà de son contexte rituel Dogon, le Kanaga a été investi d'une signification politique et identitaire nouvelle à l'époque de la décolonisation. Son inclusion sur le drapeau de la République Soudanaise en 1958 peut être interprétée comme une volonté d'affirmer une identité spécifiquement africaine et malienne, distincte de celle du colonisateur français.
Ce choix s'inscrit potentiellement dans le courant intellectuel et politique de la Négritude, promu par des figures comme Léopold Sédar Senghor. Pour les élites politiques et intellectuelles africaines de l'époque, le Kanaga pouvait symboliser une forme d'"authenticité" africaine, une célébration consciente de l'identité propre, en opposition à la politique d'assimilation culturelle française.
Évolution et disparition
.svg.png)
Transition vers la Fédération du Mali
L'usage du drapeau tricolore au Kanaga fut très bref. Il a été adopté de facto avec la proclamation de la République Soudanaise le 24 novembre 1958 (date de parution du premier Journal Officiel de la République Soudanaise). Il cessa d'être utilisé lorsque la République Soudanaise s'unit au Sénégal pour former la Fédération du Mali, qui adopta son propre drapeau le 4 avril 1959.
Le drapeau de la Fédération du Mali abandonna le tricolore français au profit des couleurs panafricaines – vert, or (jaune), rouge – disposées en trois bandes verticales égales. Cependant, il conservait au centre de la bande or le Kanaga noir, hérité du drapeau de la République Soudanaise. Ce drapeau fut utilisé pendant l'existence de la Fédération, y compris lors de son accession à l'indépendance le 20 juin 1960[5].
Controverses et retrait du Kanaga
Après le retrait du Sénégal de la Fédération en août 1960 et la proclamation de la République du Mali le 22 septembre 1960, le drapeau de la Fédération fut initialement conservé. Toutefois, le symbole Kanaga fut officiellement retiré du drapeau par une loi du 1er mars 1961.
La raison principale de ce retrait fut l'objection émanant de certains groupes musulmans influents au Mali. Le Mali étant un pays à très forte majorité musulmane, la représentation d'une figure humaine (même stylisée comme le Kanaga) sur l'emblème national fut jugée par certains comme contraire aux préceptes de l'Islam, qui tend à interdire les représentations figurées.
Cet épisode révèle les tensions inhérentes à la construction nationale dans un État post-colonial multi-ethnique et multi-religieux. Le choix d'un symbole issu d'une culture spécifique (Dogon), bien que valorisé par les élites politiques pour son caractère "authentiquement africain" et pré-islamique, entra en conflit avec les sensibilités religieuses d'une large partie de la population[6].
Héritage contemporain
Fait notable, bien que retiré du drapeau national, le symbole Kanaga n'a pas disparu de l'espace public malien. Sa réutilisation notable comme logo par la compagnie aérienne nationale Air Mali peu après l'indépendance témoigne de sa valeur persistante en tant qu'emblème culturel et identitaire malien, distinct de son usage politique controversé sur le drapeau.
La redécouverte du drapeau de 1958-1959 sur des plateformes en ligne suscite diverses réactions. Si certains expriment de la curiosité, d'autres montrent une incompréhension du symbole Kanaga, allant parfois jusqu'à des interprétations erronées. Ces réactions soulignent l'importance cruciale de la contextualisation historique et culturelle pour comprendre la signification des symboles vexillologiques, en particulier ceux issus de contextes culturels et politiques complexes.
Analyse comparative et symbolique

Place dans la vexillologie coloniale française
Le drapeau du Soudan français de 1958-1959 s'inscrit dans une tradition vexillologique coloniale française qui, bien que moins systématisée que celle de l'empire britannique, suivait certaines pratiques récurrentes. La méthode dite de « défiguration » du Tricolore par l'ajout d'un emblème distinctif était utilisée pour plusieurs territoires sous influence française.
Contrairement à l'empire britannique qui avait codifié l'usage des Blue Ensigns et Red Ensigns avec badges coloniaux, l'administration française adoptait une approche plus pragmatique et contextuelle, permettant une certaine flexibilité dans la création d'emblèmes adaptés aux différents statuts politiques des territoires.
Signification dans le contexte de la décolonisation
Le drapeau de 1958-1959 incarnait visuellement le statut politique particulier de cette période : une autonomie acquise, mais un lien maintenu avec la France dans le cadre de la Communauté. Il s'agissait d'un drapeau de transition, emblème d'une décolonisation négociée plutôt que d'une rupture nette.
La succession rapide des drapeaux entre 1958 et 1961 (Tricolore/Kanaga, Vert-Or-Rouge/Kanaga, Vert-Or-Rouge seul) témoigne de l'accélération de l'histoire et de la redéfinition rapide des identités et des allégeances politiques dans le contexte de la décolonisation africaine.
Influence potentielle de l'ethnologie
Les travaux de l'ethnologue français Marcel Griaule et de son équipe ont joué un rôle majeur dans la connaissance et la diffusion de la culture Dogon et de ses symboles en Occident et au sein des élites africaines. Il est plausible que cette popularisation ait influencé, directement ou indirectement, le choix du Kanaga comme symbole par les dirigeants de la République soudanaise en 1958[7].
Cependant, ces élites politiques ont pu choisir de ne pas mentionner cette influence occidentale afin de présenter le Kanaga comme un emblème purement endogène, ajoutant une couche de complexité à l'histoire de son adoption politique.
Voir aussi
Articles connexes
Bibliographie
- Griaule, Marcel, Masques dogons, Paris, Institut d'ethnologie, , 896 p.
- Dieterlen, Germaine, Les âmes des Dogons, Paris, Institut d'Ethnologie, , 268 p.
- Philippe, Sébastien, Les Symboles de la République du Mali, Bamako, Memoria, , 128 p.
Références
- ↑ Suret-Canale, Jean, Afrique Noire : l'ère coloniale 1900-1945, Paris, Éditions Sociales,
- ↑ Smith, Whitney, Les drapeaux du monde : histoire et symbolisme, Paris, Fayard, .
- ↑ Griaule, Marcel, Masques dogons, Paris, Institut d'ethnologie, .
- ↑ Dieterlen, Germaine, Les âmes des Dogons, Paris, Institut d'Ethnologie, .
- ↑ Gandolfi, Alain, L'indépendance des anciennes colonies françaises d'Afrique noire, Paris, PUF, .
- ↑ Diawara, Mamadou, La construction identitaire en Afrique, Bamako, Jamana, .
- ↑ Clifford, James, Malaise dans la culture : l'ethnographie, la littérature et l'art au XXe siècle, Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts, .
Liens externes
- (en) « Description du drapeau », Flags of the World - Page de Flags of the World sur le Mali
- - Histoire des drapeaux du Mali sur CRW Flags
- - Informations sur le masque Kanaga et sa symbolique
- Portail des drapeaux et pavillons
- Portail du Mali
- Portail du Soudan