Vie de saint Bruno

La Vie de saint Bruno
Mort de saint Bruno le
(avant-dernier tableau du cycle)
Artiste
Date
Entre 1645 et 1648
Type
Technique
No d’inventaire
MR 2010 à MR 2031
Localisation
Musée du Louvre, Aile Sully, 2e étage, salle 910, Paris
Coordonnées
48° 51′ 40″ N, 2° 20′ 17″ E
Carte

La Vie de saint Bruno est un cycle de vingt-deux tableaux réalisés par Eustache Le Sueur entre 1645 et 1648 pour le petit cloître de la chartreuse de Paris, dite chartreuse de Vauvert, et aujourd'hui exposé au musée du Louvre.

Historique

Le couvent des Chartreux, installé aux limites de Paris, comprenait un grand cloître réservé aux moines et un petit cloître servant de lieu de passage et d'accueil, peint dès le Moyen Âge d'une fresque représentant la vie de saint Bruno, en très mauvais état au XVIIe siècle[1].

En 1645, les moines font appel à Le Sueur pour peindre une série de tableaux représentant la vie de saint Bruno (1030-1101), fondateur de leur ordre. Les raisons de ce choix ne sont pas bien connues ; on a dit qu'Anne d'Autriche avait recommandé le jeune peintre, ou bien qu'il s'était réfugié au couvent après un duel. Il ressort seulement des archives que le prix payé pour une partie des tableaux, en 1649, a été de 656 livres et 10 sols. Ce prix est peu élevé, même en le multipliant par deux ou trois pour l’ensemble de la série : il aurait obtenu la même année 400 livres pour un May de Notre-Dame[2].

Les moines semblent avoir donné un programme précis, qui inclut des épisodes apocryphes de la vie du saint[2]. De nombreux dessins préparatoires à la pierre noire rehaussés de blanc ont été conservés. 146 d'entre eux ont été rassemblés au XVIIIe siècle dans un album, dit Album Saint Bruno, acheté par le comte d'Angiviller pour le compte du roi de France en 1777 et aujourd'hui conservé par le Louvre[3].

Les tableaux étaient exposés dans le petit cloître en alternance avec des cartouches ornés contenant une explication des épisodes représentés. Plusieurs autres tableaux étaient exposés, dont trois, réalisés au moins en partie par Le Sueur, sont aujourd'hui exposés dans la même salle du Louvre que le cycle de la vie de saint Bruno[4].

Le cycle a donné à Le Sueur une grande renommée et a été abondamment diffusé par la gravure, notamment Saint Bruno en prières et la Mort de saint Bruno[5].

Toutefois, le décor s'est dégradé dès le XVIIe siècle, soit parce que les tableaux étaient placés à portée de main dans un lieu très largement ouvert aux curieux, soit en raison de l’humidité ou des variations de température, ce qui a conduit à les protéger derrière des volets de bois peints par Francisque Millet[6]. Ces volets sont conservés au Louvre[7].

En 1776, sous la pression du comte d'Angiviller qui cherche à enrichir les collections royales, ce qui témoigne de la haute considération dans laquelle était tenu cet ensemble de peintures, les Chartreux cèdent les tableaux à Louis XVI. Les tableaux sont alors transposés sur toile, et huit d'entre eux sont exposés dans la Grande Galerie du Muséum national, futur musée du Louvre, dès son ouverture en 1793, puis au château de Versailles en 1797, avant d'être transférés au musée du Luxembourg, dans le palais du même nom, entre 1803 et 1815. Ils reviennent alors, définitivement, au Louvre[8].

À la demande du comte d'Angiviller, François-Charles Buteux livre des cadres dorés et ornés pour les vingt-deux tableaux entre 1777 et 1783. Ces cadres ont été remplacés dans les années 1950 par des cadres beaucoup plus simples à l’initiative du conservateur Germain Bazin, afin de renouer avec la simplicité de l'ordre des Chartreux. Les tableaux ont aujourd'hui retrouvé les cadres Buteux[9].

Les tableaux présentés dans le cadre créé par Buteux

Les épisodes représentés

Le cycle représente la vie de Bruno, né à Cologne vers 1030 et fondateur de l'ordre des Chartreux. Il inclut des épisodes légendaires de la vie du saint, tels que l'histoire de Raymond Diocrès.

Chaque tableau a 1,93 m de hauteur et 1,30 m de largeur[3]. La forme cintrée permet aux tableaux de remplir les fausses arcades du couvent[10]. Tous sont exposés dans la salle 910 du Louvre, sauf les épisodes 8, 10, 11, 18 et 19.

Ordre Tableau Titre Numéro d'inventaire no  de catalogue raisonné[11]
1Saint Bruno assiste au sermon de Raymond DiocrèsINV 8024; MR 201035
Les premiers tableaux de la série rapportent l'histoire de la mort du chanoine Raymond Diocrès, prédicateur renommé. Son histoire venait d'être racontée par Jacques Corbin dans un poème consacré à la vie de saint Bruno[12]. L’authenticité de cette histoire n’était toutefois pas reconnue par tous les Chartreux,[13].

Le premier tableau de la série montre la double influence sur Le Sueur de Raphaël, dans l'attitude de saint Bruno et de plusieurs auditeurs qui rappelle L'École d'Athènes, et de Simon Vouet, maître de Le Sueur, avec les figures pittoresques du premier plan[14].

2Mort de Raymond DiocrèsINV 8025; MR 201136
Détail du petit diable

Raymond Diocrès meurt entouré du respect de tous après avoir mené en apparence une vie sainte. Toutefois, un petit diable tapi dans l’obscurité s'apprête à recueillir son âme. On voit en arrière-plan une scène ultérieure : le cortège des funérailles[15].

Selon Charles Pougens, la composition est à la fois « simple et grandiose » : la figure de Bruno, au premier plan, se distingue par son expression comme par son drapé savant[16]. Il remarque, comme Alain Mérot[15], un coloris brillant mais avec peu de tons.

3Raymond Diocrès répond après sa mortINV 8026; MR 201237
Dessin préparatoire

Le troisième tableau donne l'explication de la présence du diable : pendant les funérailles, le cadavre de Diocrès se relève trois fois pour reconnaître qu'il est accusé, jugé et condamné par Dieu, ce qui révèle à tous que sa vie n'a pas été en accord avec ses enseignements. Les paroles qu'il profère sont inscrites sur des écriteaux accrochés à son lit : Justo Dei judicio accusatus sum, Justo Dei judicio judicatus sum, Justo Dei judicio condemnatus sum Par le juste jugement de Dieu je suis accusé... jugé... condamné. »), alors que d'autres représentations mettent ces mots dans des banderoles sortant de la bouche du damné.[17].

La figure de Diocrès exprime l'horreur de sa damnation[18]. Toutefois le tableau final est plus retenu que les dessins préparatoires. La chasuble brodée du prêtre au premier plan à droite contraste avec le jeu des blancs, des gris et des noirs du deuxième plan[19].

4Saint Bruno en prière[20]INV 8027; MR 201338
Dessin préparatoire

Bouleversé par le miracle dont il a été témoin, Bruno prie tandis que le chanoine maudit est enterré sommairement à l'arrière-plan. Réfléchissant sur la perversité humaine, il décide de se retirer du monde[21],[22].

Dans le dessin préparatoire, l'enterrement de Diocrès occupe plus de place. Ce tableau est l'un des plus souvents copiés. La simplicité de sa composition, avec un personnage unique dans une architecture rigoureuse, des contours marqués et des draperies plus calmes, marque un tournant dans l'œuvre de Le Sueur, qui se dégage de l'influence de Vouet pour élaborer un style pleinement original[23].

5Saint Bruno enseigne la théologie dans les écoles de ReimsINV 8028; MR 201439
Platon dans L'École d'Athènes de Raphaël

Bruno enseigne la théologie à Reims. Il s'agit en réalité d'une part importante de sa vie et d'une activité qui lui rapporta un grand succès[24]. Félibien indique toutefois que, après le miracle de Raymond Diocre, Bruno n'allait dans les écoles que « pour imprimer dans l’esprit de ses auditeurs les sentimens dans lesquels il estait luy-même », de sorte que les personnes qui viennent l'écouter « paraissent émues par la force de ses paroles »[25]. Il lève le bras vers le ciel pour indiquer qu'il prend Dieu à témoin et qu'il est pénétré de son discours[26].

La composition est similaire à celle du premier tableau, mais inversée : la chaire est à droite et des auditeurs sont placés en repoussoir à gauche au premier plan. Le geste du prédicateur reprend, encore une fois, celui de Platon dans l'École d'Athènes, que Le Sueur réutilisera dans La Prédication de saint Paul à Éphèse[27].

6Saint Bruno engage ses disciples et ses amis à quitter le monde ou Saint Bruno et six de ses disciples partent pour se retirer dans la solitude ou Les Adieux de saint BrunoINV 8029; MR 201540
Jésus enseignant sa doctrine sur les degrés du temple

Bruno engage ses disciples et ses amis à quitter le monde avec lui. À droite, un des futurs ermites se jette dans les bras de son père qui cherche à le retenir[28].

Entre les premiers dessins et le tableau final, Le Sueur a cherché à rendre l’action la plus lisible possible, dans un cadre architectural sévère. L'attitude de Bruno rappelle celle de Jésus dans Jésus enseignant sa doctrine sur les degrés du temple (Cherbourg)[27].

7Songe de saint BrunoINV 8030; MR 201641
Bruno voit en songe trois anges qui l'incitent à aller voir saint Hugues, évêque de Grenoble, afin que celui-ci lui indique où fonder un monastère. Cette scène ne doit pas être confondue avec celle, non représentée par Le Sueur, du songe de saint Hugues, prévenu de la venue de Bruno, ni avec l'apparition de Bruno lui-même en songe au comte Roger, 20e tableau de la série.

La composition est très simple et les anges, dans un style proche de Guido Reni[28], sont presques immatériels[29]. Félibien voit dans ce tableau « un des plus beaux et des mieux peints de toute cette histoire »[30].

8Saint Bruno et ses compagnons, avant de partir pour Grenoble, distribuent tous leurs biens aux pauvresINV 8031; MR 201742
Dessin préparatoire
Avant de partir à Grenoble avec ses compagnons, Bruno distribue ses biens aux pauvres.

Cette scène, insérée dans la vie de Bruno alors que les Chartreux n’étaient pas un ordre charitable, témoigne de l'importance donnée par la Contre-Réforme aux œuvres de miséricorde. Selon Alain Mérot, cet épisode témoigne, de manière assez scolaire, d'un intérêt nouveau de Le Sueur pour la perspective ; les lignes de fuite sont accentuées et le premier se dégarnit entre le dessin préparatoire et le tableau final[31]. Félibien considère plutôt que « la disposition du lieu et les bâtiments en sont agréables, et l’ordonnance de toutes les figures bien entendue »[25]. La composition rappelle celle des tableaux de Poussin[32].

9Arrivée de saint Bruno à Grenoble chez saint HuguesINV 8033; MR 201843
Dessin préparatoire
Bruno arrive à Grenoble, accueilli par Hugues. Sept étoiles, dans le ciel, évoque celles qui sont apparues précédemment en rêve à l’évêque de Grenoble, lui montrant le chemin de la Chartreuse où Bruno devra aller s'installer. Le dessin préparatoire contient la figure d'un chien et d'un page, qui font office de repoussoir mais sont supprimés de la peinture finale[33].
10Voyage à la chartreuseINV 8034; MR 201944
Hugues conduit Bruno et ses compagnons dans la Grande Chartreuse afin qu’il y installe un monastère.
11Saint Bruno fait construire le monastère de la Grande ChartreuseINV 8035; MR 202045
Bruno fait construire le monastère de la Grande Chartreuse (vers 1084).
12Saint Bruno prend l'habit monastiqueINV 8036; MR 202146
Bruno reçoit enfin l'habit monastique de la part de Hugues.
13Le pape Victor III confirme l'institution des ChartreuxINV 8037; MR 202247
La fondation de l'ordre des Chartreux est officiellement reconnue par le pape Victor III (1086-1087).
14Saint Bruno donne l'habit à plusieurs novicesINV 8038; MR 202348
Bruno accorde désormais lui-même l’habit monastique à des novices.
15Saint Bruno reçoit un message du papeINV 8039; MR 202449
L'un de ses disciples étant devenu pape sous le nom de Urbain II (1088-1099), il envoie un message à Bruno pour recevoir ses conseils[34].
16Saint Bruno aux pieds du pape Urbain IIINV 8040; MR 202550
Bruno se rend auprès du pape.
17Saint Bruno refuse l'archevêché de Reggio que lui offre Urbain IIINV 8041; MR 202651
Toutefois, Bruno refuse la proposition faite que lui fait le pape de devenir archevêque de Reggio de Calabre.
18Saint Bruno en prièreINV 8042; MR 202752
Bruno choisit plutôt de fonder un ermitage dans cette région en 1093, où il va prier.
19Rencontre de saint Bruno et du comte Roger de SicileINV 8043; MR 202853
Restant en Calabre, il rencontre le comte Roger de Sicile qui est en train de chasser. Ce tableau, aujourd'hui disparu, est connu par des études.
20Saint Bruno révèle en songe au comte Roger une conspiration contre luiINV 8044; MR 202954
Bruno apparaît en songe au comte pour révéler une conspiration.
21Mort de saint Bruno le 6 octobre 1101INV 8045; MR 203055
Bruno meurt le (vingtième tableau). Il s'agit sans doute du tableau le plus célèbre de la série et de l'œuvre entière de Le Sueur[35].
22Saint Bruno est enlevé au ciel par les angesINV 8046; MR 203156
Bruno est représenté enlevé au ciel par des anges.

Reproductions du cycle

Le cycle de la Vie de Saint Bruno par Le Sueur a été souvent reproduit, soit en totalité, soit partiellement[36].

En particulier, le cycle a été dessiné sous la direction de François Chauveau vers 1680, reproduisant les scènes en miroir par rapport à l’original. Georges Malbeste a également gravé la série dans un ouvrage paru en 1826[16].

De nombreuses copies ont été réalisées, notamment des cycles entiers à la Grande Chartreuse (commandé en 1676 après un incendie), à l'église Saint-Bruno de Bordeaux (réalisées d'après les gravures de Chauveau, donc en sens inverse de l'original) à la fin du XVIIe siècle et à la Chartreuse d'Auray par Lhermitais au XVIIIe siècle[36]

Les autres tableaux

Présentation de la Dédicace d'une église de Chartreux dans la salle 910 du Louvre

Huit tableaux étaient placés dans les angles du petit cloître des Chartreux[37]. Trois d'entre eux, dont les figures au moins sont de Le Sueur[38], sont aujourd'hui conservés par le Louvre.

Tableau Titre Dimensions Numéro d'inventaire no  de catalogue raisonné[39]
Saint Bruno examine un dessin des thermes de Dioclétien, emplacement de la future chartreuse de Rome162 × 114 cmINV 8047; MR 203259
Ce tableau a un sujet anachronique, car la Chartreuse de Rome n’a été fondée qu'après la mort de Bruno[37].
Vue de Paris avec le plan de la Chartreuse de Paris porté par deux angelots191 × 285 cmINV 8048; MR 203360
Les figures seraient de Le Sueur, mais le paysage de Nicolas II Le Brun, frère aîné de Charles Le Brun[37].
Dédicace d'une église de Chartreux191 × 287 cmINV 8049; MR 203461
La composition, qui pourrait être entièrement de la main de Le Sueur, témoigne d'un souci pour l'architecture et pour l'exactitude de la perspective[40].

Notes et références

  1. Mérot 2000, p. 185.
  2. 1 2 Mérot 2000, p. 186.
  3. 1 2 Mérot 2000, p. 195.
  4. Mérot, p. 188-189.
  5. Mérot 2000, p. 36.
  6. Mérot 2000, p. 190.
  7. Numéros d'inventaire INV. 8795 A à T (Milovanovic 2021, p. 143).
  8. Mérot 2000, p. 190-191.
  9. [vidéo] Musée d'Orsay, « Tableau-objet : recherches sur les cadres anciens au musée du Louvre » (à 14 min 57 s), sur YouTube,
  10. notice1.
  11. Mérot 2000, p. 195 à 213.
  12. Jacques Corbin, La vie, mort et miracles du tres-illustre S. Bruno, patriarche de l'ordre des Chartreux, Paris, (lire en ligne).
  13. Mérot 2000, p. 197.
  14. Mérot 2000, p. 197-198.
  15. 1 2 Mérot 2000, p. 198.
  16. 1 2 Malbeste et Pougens 1825.
  17. Mérot 2000, p. 196 à 200.
  18. Malbeste et Pougens 1825, p. iv-v.
  19. Mérot 2000, p. 199-200.
  20. Ne pas confondre ce tableau avec l'épisode 18, où Bruno est en prière en Calabre.
  21. notice4.
  22. Malbeste et Pougens 1825, p. v.
  23. Mérot 2000, p. 200.
  24. Lefebvre 1883, p. 17 et suivantes.
  25. 1 2 Félibien 1688, p. 28.
  26. Malbeste et Pougens 1825, p. vi.
  27. 1 2 Mérot 2000, p. 201.
  28. 1 2 Malbeste et Pougens 1825, p. vii.
  29. Mérot 2000, p. 202.
  30. Félibien 1688, p. 27.
  31. Mérot 2000, p. 203.
  32. Malbeste et Pougens 1825, p. viii.
  33. Mérot 2000, p. 204.
  34. Mérot, p. 208.
  35. Mérot 2000, p. 212.
  36. 1 2 Mérot 2000, p. 196.
  37. 1 2 3 Milovanovic 2021, p. 149.
  38. Mérot 2000, p. 189.
  39. Mérot 2000, p. 213 à 215.
  40. Mérot 2000, p. 215.

Bibliographie

Liens externes

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